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31.08.2008

numéro 54 page 6

 

Et si on parlait d'autre chose… Aujourd'hui, la marche à pied !

La rencontre a eu lieu un matin, de bonne heure. L'un partait, à vélo, vers Woerth quand l'autre arrivait à Wissembourg, à pied. Deux modes de transport complètement décalés par rapport au flot de voitures de toutes tailles qui convergeaient à ce moment-là aux alentours de Wissembourg. Pour le cycliste, la montée vers le col du Pigeonnier s'est faite en croisant des véhicules invariablement occupés par un-e seul-e conducteur-trice, venant tous du même endroit, Climbach en l'occurrence. Ces gens arrivent tous à la même heure, et aucun d'entre eux n'a l'idée de se regrouper pour "covoiturer" comme on dit. Là-dessus, la hausse prévisible du pétrole est arrivée, mettant à mal notre porte-monnaie et rendant hors de prix la drogue que nous mettons dans nos réservoirs [à ce propos, la baisse actuelle est une sorte de leurre envoyé aux consommateurs pour qu'ils encaissent sans trop s'en émouvoir les prochaines hausses, dévastatrices, celles-là ]. D'où l'idée de demander à celle qui décline la mobilité selon la marche à pied ce qui l'a amenée à ce mode de déplacement.

L'utile et l'agréable


Quel plaisir, quelle liberté quand on s’engage dans cette voie ! Ce ne sont que moment de calme, de beauté et de méditation. La régularité dans les mouvements favorise l’introspection. Comment se lasser d’admirer la nature, d’écouter les oiseaux, de rencontrer des animaux ? On s’imagine au paradis.
La pluie, le froid, des obstacles ? En fait, non, car il ne s'agit que d'un moment passager, considéré comme potentiellement désagréable qu'un équipement adéquat permet de remettre à sa place.
Cette heure et demie passée sur les chemins est une sorte de debriefing après une journée de travail. On arrive en pleine forme à la maison, l’esprit aéré au vrai sens du terme, énergie reconstituée.
J’ai l’occasion d’échanger quelques mots avec les gens que je rencontre, ce que ne me permettrait pas l’utilisation de la voiture. Au début, ils étaient un peu étonnés de me voir faire l’aller retour Bremmelbach-Wissembourg, en hiver, avec lampe frontale et lumière sur mon sac à dos.
Les seules fois où l’ambiance me paraissait lugubre était quand j'ai entendu, par 2 fois, japper un renard, que j’imaginais pris dans un piège, un jappement d’appel, de douleur qui m’a glacé la peau et rendue très triste.
Un jour, quelqu'un est descendu de son tracteur pour me demander, presque sur le ton du reproche, si je n’avais pas peur de marcher ainsi seule dans la forêt. J’ai crâné en disant que non et que je saurais me défendre s’il le fallait, mais cet épisode m’a laissé un goût un peu amer, et la conscience d’interpeller les autres ou d’éveiller la suspicion. Je ne sais pas comment l’exprimer. Il m’arrive de prendre mon portable pour faire semblant d’être "en contact" lorsqu’une voiture me dépasse si je suis seule dans la forêt. Je dois autant rassurer les gens autour de moi qui me préviennent du danger parce que je suis  une femme qu'éviter soigneusement de lire dans les journaux le compte rendu des faits divers... Mais voilà, mon pas est déterminé, énergique, je me sens bien dans ce que je fais, tout cela devrait avoir une influence positive sur d’éventuelles pensées négatives.

Changement de repère


En me mettant en marche, je retrouve une réelle liberté, la vraie, celle qui me rend indépendante, non pas de ma condition humaine, mais de mes choix en conscience. Mon esprit est libre de vagabonder à son gré. Il m’arrive de refaire le monde, de chanter, de réviser mon texte pour l’atelier théâtre, des idées émergent.
Je ne prends rien à la terre, je n'ajoute pas de pollution, j'ai le plaisir du lever de soleil et du ciel étoilé en hiver, la pluie devient une amie (quand je n’ai pas oublié mon coupe-vent).
Je suis contente de vivre à une époque qui m’offre tout le confort d’habits qui me permettent de jouir pleinement de la nature en bravant le froid qui n'est alors plus hostile.
Paradoxalement, alors que la marche est un mode de déplacement lent, je trouve le temps de parler avec des gens rencontrés dans les villages, ainsi une dame âgée qui chantait, assise devant la porte d’entrée ouverte, ou de caresser des animaux dans leur enclos, de saluer les poules qui traversent la rue du village, de voir les enfants grandir au fil des années, de suivre l’évolution d’une construction, de m'attarder sur les plantes dans les jardins, ou de remarquer des détails dans l’architecture d’une maison.
Je ramène ces images fugitives à côté desquelles on passe si on va trop vite : ce panier de bois régulièrement posé devant la porte d’entrée d'une dame âgée [on pense donc à elle et à son confort, qu’elle puisse se chauffer sans avoir à s’éreinter à transporter le bois], ou encore ne plus être effrayée par cet homme sans abri qui dormait sous une tente plantée à proximité de Wissembourg, ou bien remettre le scarabée sur ses pattes alors qu’il se débat vainement, couché sur le dos de sa carapace, éviter à un vers de terre de se dessécher au soleil, tant la traversée du chemin caillouteux et sablonneux est longue pour lui et faire un bouquet de coquelicots pour embellir les locaux austères du Tribunal !.

Bilan et perspectives


Je suis consciente qu’à la base, les motivations ne peuvent être qu’en rapport avec notre petite personne, pour peu à peu englober d’autres considérations plus vastes.
On est d'abord interpellé, exhorté à faire des efforts qu’on n’a pas envie de fournir de prime abord ; il est tellement facile et humain de préférer "se la couler douce".
Puis, avec une certaine habitude, on s'aperçoit qu'on vit sûrement autant dans la douceur, sinon davantage, qu’en utilisant sa voiture, en étant stressé sur la route, harassé de devoir travailler toujours plus pour se payer les moyens d’une vie dite confortable.
En plus, s’occuper de son corps, se lancer un défi même modeste, réduire le coût des transports, et remarquer que le plaisir s’installe, gratuit et sans condition, n'est pas vraiment désagréable.
On entre dans une certaine vacuité qui permet de se laisser envahir par des sensations oubliées, odeurs, bruits au loin, goût de l’effort, aller au-delà de soi. Souvent dans ces moments je ressens la grâce d’être en parfait accord avec le monde environnant et intérieur. Je n’ai plus besoin de rien, tout est donné, dans l’instant
Il y a évidemment des écueils à éviter comme :
·    vouloir imposer sa façon de voir les choses,
·    critiquer ceux qui ne font pas cet effort,
·    tomber dans le prosélytisme, tout en allant vers le partage de cette expérience tellement enrichissante à tous niveaux,
·    se laisser impressionner par les éventuelles critiques,
·    être rigide : il y a des jours où marcher n’est pas possible pour diverses raisons (fatigue, manque de temps, météo.)
·    savoir aussi décider de prendre la voiture à bon escient sans tomber dans la mauvaise conscience.

Merci à Edithe Bresch de ce partage d'expérience en toute modestie.

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